Sophie Weidler-Bauchez
Je suis le travail de Sophie depuis quelques années déjà. Je collectionne ses petites scénettes du quotidien comme des bonbons acidulés chers à mon enfance que j’affiche en alternance autour de mon bureau au gré des saisons.
La vie se devine un peu partout dans les dessins de Sophie Weidler-Bauchez ! Une grande tablée, une fenêtre ouverte sur un paysage, un livre ou des fleurs laissées négligemment sur une chaise… À Annecy, l’illustratrice compose des scènes du quotidien où la couleur et les petits désordres invitent chacun à retrouver ses propres souvenirs.
Découvrez notre conversation dans l’intimité de son appartement-atelier ainsi que notre série photo qui l’accompagne.
Ton chemin jusqu’à l’illustration… Y a-t-il eu un moment, une rencontre ou une évidence qui t'a conduite vers ce métier ?
Le dessin a toujours été là. Petite, je dessinais beaucoup, je fabriquais des maquettes dans ma chambre, je bricolais plein de choses créatives. Ma grand-mère m’a appris à tricoter assez tôt. Mais je n’avais pas vraiment réalisé qu’on pouvait faire du dessin son métier.
Très tôt, j’ai voulu faire de l’architecture d’intérieur et j’ai suivi cinq années d’études en Belgique. J’ai adoré son côté très ouvert : je prenais beaucoup de plaisir à dessiner et illustrer mes projets, je faisais parfois de la couture ou du tissage pour agrémenter mes maquettes. Mon projet de diplôme portait d’ailleurs sur le geste artisanal, sur la façon dont le corps modèle la matière. J’y ai aussi approfondi mon goût pour les intérieurs et les atmosphères. J’aime imaginer des lieux, même fictifs, dans lesquels on se sentirait bien.
Pendant ma dernière année d’études, je partageais déjà mes dessins sur Instagram. Une boutique m’a proposé de les vendre, puis j’ai participé à un appel à projet pour un musée à Bruxelles. Après mon diplôme, pendant le deuxième confinement, je me suis dit que j’allais développer l’illustration, au départ à côté de l’architecture d’intérieur. Et finalement, elle a pris toute la place.
“J’aime imaginer des lieux, même fictifs, dans lesquels on se sentirait bien”
Comment nait une image dans ton esprit ? Avant de prendre forme sur le papier, où commence-t-elle ?
J’aime faire des dessins réalistes : une scène de la vie quotidienne, une grande tablée, un intérieur, un paysage… C’est peut-être mon côté ancré dans le réel et dans l’architecture. Je travaille souvent d’après des photos que j’ai prises ou des images trouvées dans un livre, sur Internet. À mes débuts, je reproduisais aussi beaucoup de tableaux de Matisse et de Monet. Je trouvais leur travail de la couleur incroyable. Et chez Matisse, il y a ces fenêtres que j’aime beaucoup.
Parfois, je lis une phrase dans un roman et je me dis : « Ah, ça pourrait faire un dessin » ! Il m’arrive pour mon calendrier de l’Avent, que des mots ou une tournure de phrase me donnent envie d’intégrer une scène similaire et de l’illustrer. Mais je vais toujours chercher des images pour regarder comment les choses sont faites et les représenter assez fidèlement. Même pour une botte de radis !
Qu’est-ce qui nourrit ton regard au quotidien ? Où trouves-tu ton inspiration ?
Les voyages, souvent. Mon calendrier de l’Avent de l’année dernière se passe en Bretagne. J’étais allée à Belle-Île-en-Mer juste avant et ce voyage a nourri le projet. Mais l’idée peut aussi venir de quelque chose de très quotidien, la lumière dans une pièce, le soleil sur la table de mon petit-déjeuner. Je prends une photo et je la garde dans une petite banque d’images où je vais puiser ensuite.
Les tables, les paysages, les fenêtres reviennent beaucoup. La mer aussi, ce qui est assez drôle puisque je vis à la montagne. Quand je la vois, il se passe toujours « un petit truc dans mon cœur ». Parfois, c’est un dessin qui m’amène au suivant, je termine une table et j’ai envie d’en essayer un autre cadrage, ou de la dessiner plus grande. Je ne peux pas tout mettre dans une seule image. Pour cette raison, des sujets reviennent régulièrement !
Je ne dessine pas forcément des choses que je connais, au contraire ! J’aime par exemple illustrer les grandes tablées dont on ne voit pas le bout. Pourtant, je viens plutôt d’une petite famille. Les tables à rallonge, les cinquante cousins, les enfants qui courent partout, ce n’est pas quelque chose que j’ai beaucoup connu.
J’amène la vie dans mes dessins pas par des gens, mais plutôt par le désordre. Une chaise tirée, une serviette froissée, des couverts en travers d’une assiette… On peut imaginer ce qui vient de se passer même sans personnages et se projeter soi-même dans la scène. J’ai envie de provoquer des émotions chez celles et ceux qui regardent mes images, que ça leur rappelle un souvenir, un moment précieux de leur vie, et que chacun·e projette sa propre histoire dans mon illustration.
Qu’aimes-tu ressentir lorsque tu crées ?
Le choix du papier, des crayons, des palettes de couleurs ou des textures fait-il partie du récit que tu racontes ?
Ce que j’aime, c’est le rapport à la matière : le pastel qui s’écrase sur le papier, les pigments, les textures. Avec la gouache, le geste est plus doux, on n’appuie pas comme sur un crayon de couleur. Dans le dessin, la céramique ou le textile, je retrouve ce plaisir du geste physique qui se répète et des couleurs qui se mettent en place jusqu’à former une image.
J’aime varier les techniques pour bousculer un peu mon travail. À une période, je dessinais presque uniquement au pastel, puis le crayon de couleur m’a amenée à travailler de manière plus détaillée, plus précise. Je trouve ça intéressant qu’un outil modifie ma manière de dessiner, presque inconsciemment. De temps en temps, j’intègre un nouvel outil ou j’achète quelques couleurs qui viennent déplacer ma gamme habituelle. J’ai besoin que quelque chose change même si je dessine plusieurs fois un même sujet, les formats, les cadrages, la lumière sont différents. Ma gamme de couleurs a évolué en intégrant de nouvelles couleurs par ci par là. Refaire toujours la même chose m’ennuierait.
Je choisis un papier plutôt lisse, avec juste un peu de grain, parce que j’aime les couleurs denses, sans blanc qui ressort. Et les carnets me permettent d’essayer librement. Récemment, j’ai même dessiné au stylo-plume. Pour moi, ils servent à tester des choses : si c’est raté, c’est raté !
“Dans le dessin, la céramique ou le textile, je retrouve ce plaisir du geste physique qui se répète et des couleurs qui se mettent en place jusqu’à former une image”
La couleur joue un rôle important dans ton travail, peux-tu m’en parler ? Comment as-tu créé ta palette de couleurs, si reconnaissable maintenant ?
Je pense que les tableaux de grands peintres que je reproduisais au début ont influencé mes choix. Je voyais certaines couleurs et je me disais : « C’est trop beau, j’ai envie de les utiliser aussi. » J’aime qu’il y ait du contraste, mais pas trop. J’aime utiliser des tons pâles, du vert, du bleu, avec des couleurs plus vives, de l’orange, du rose. Je tâtonne, parfois je refais plusieurs fois un dessin pour trouver cet équilibre.
Les commandes font aussi évoluer ma palette. Pendant longtemps, je n’utilisais jamais de noir, je le remplaçais toujours par du bleu. Puis j’ai travaillé sur un livre autour de la nuit. Il a fallu chercher, mélanger les pastels, créer des nuances de nuit. Depuis, le noir entre parfois dans mes dessins, j’ai récemment dessiné une cheminée en marbre noir, ce que je n’aurais jamais fait avant.
Je mélange aussi les techniques sur un même dessin. Le pastel par exemple est plus dense, il permet de faire ressortir certains éléments, plus que le crayon de couleur. Parfois, c’est simplement parce qu’une couleur existe en pastel et pas en crayon. Maintenant j’ai rajouté la gouache et parfois les pastels à l’huile.
J’utilise également mais plus rarement le numérique, surtout dans mes croquis préparatoires et dessins d’architecture. Je commence toujours par un petit crayonné à la main, puis je le mets au propre sur l’iPad pour l’envoyer au client et pouvoir le modifier facilement. Je l’utilise plus rarement pour un dessin final, sauf pour certains projets très détaillés ou des projets proches du graphisme, notamment en architecture.
Comment traverses-tu les périodes où l’inspiration est moins présente ? As-tu des hésitations, des doutes, des erreurs ?
Il y a des jours où je n’ai pas l’énergie de dessiner, mais il y a toujours tellement de choses à faire : répondre aux mails, photographier un projet, mettre à jour mon site, faire la compta… Je me fais plutôt une liste pour la semaine qu’un planning précis. Le matin, je vois ce que je me sens de faire. J’écoute davantage mon énergie du moment, et je trouve ça très agréable.
J’ai aussi appris à suivre le rythme de mon activité. Les fins d’année sont très chargées, avec beaucoup de projets avant Noël. L’inspiration doit être là ! Alors l’été, même si je suis inspirée, je m’accorde de petites journées, je prends du temps pour moi, il fait beau, je vais au lac. Je me dis que ce sont des batteries remplies pour les mois qui suivent.
Les doutes viennent parfois des commandes. Il arrive qu’à force de répondre à une demande très précise, je trouve que le résultat s’éloigne de ma propre esthétique. Mais un projet qui me déroute au départ peut aussi être un défi, une façon de découvrir autre chose. Il y a toujours un apprentissage.
Aujourd’hui, je refuse surtout les projets qui ne correspondent pas à mon éthique. J’essaie de consommer de manière responsable, et je me pose les mêmes questions pour mon travail. Ce n’est pas toujours évident : certains projets me font beaucoup hésiter. Si je sens que je ne serai pas fière de communiquer sur un projet, c’est peut-être qu’il faut dire non.
Tu travailles entre l’illustration, l’artisanat et le design, qu’aimes-tu explorer en passant de l’un à l’autre ? As-tu besoin de cette liberté pour continuer à créer ?
J’aime expérimenter, découvrir de nouvelles matières, de nouveaux gestes. Le dessin reste en deux dimensions ; avec la céramique, je passe au volume, et le contact avec la matière est incomparable. Parfois, des ponts se font : en ce moment, je transforme un dessin en broderie, et il m’arrive de peindre sur mes céramiques. Mais ce n’est pas systématique. Je peux aussi fabriquer un objet simplement pour mon plaisir.
Au début de mon activité en indépendante, ce rapport à la matière me manquait. Je me disais qu’un jour, je créerai un studio de design. Puis j’ai commencé la céramique, et ça a comblé ce petit vide. Je vais à l’atelier une demi-journée par semaine. Selon mon énergie, je tourne, je fais du modelage ou je peins. J’aime ce côté spontané.
Cette diversité se retrouve aussi dans les commandes, sans que je l’aie vraiment cherchée: des puzzles, des livres, des dessins brodés sur des vêtements, des fresques, des carnets de coloriage, des livres jeunesse… Je passe du très petit à de grandes réalisations. Ce n’est jamais exactement le même support, et je trouve ça chouette.
“J’aime expérimenter, découvrir de nouvelles matières, de nouveaux gestes”
Comment perçois-tu l’évolution de ton activité ?
Quelles envies, quels ajustements ou nouvelles inspirations aimerais-tu explorer dans les mois à venir ?
J’aime me dire que je peux adapter mon métier à mes envies. Donner davantage de place à la céramique, à la broderie, développer les ateliers… Cette liberté est précieuse. La transmission me plaît aussi : sortir de l’atelier, partager mon métier, montrer aux enfants qu’on peut dessiner et en vivre. Petite, je n’en avais pas vraiment conscience.
Pour le moment, c’est surtout ma façon de travailler qui évolue. Pendant longtemps, j’ai essayé de m’imposer des horaires que je ne respectais jamais. Une fois lancée dans un dessin, j’avais du mal à m’arrêter. Aujourd’hui, je prends davantage de temps pour moi le matin. Je suis plus souple, et je trouve peu à peu mon équilibre.
Cette année, mon objectif était de travailler moins. Finalement, j’ai moins travaillé et mieux gagné ma vie, notamment grâce à des marques qui ont rémunéré l’utilisation de dessins existants. Ça aide à équilibrer les projets qui prennent beaucoup de temps. Je trouve déjà exceptionnel que mes dessins me permettent de vivre. J’ai envie de pouvoir continuer sans m’épuiser.
Pour les prochains mois, je prépare mon calendrier de l’Avent, une couverture de livre et une exposition à Annecy en fin d’année. Au-delà, c’est encore ouvert.
Si une personne entrait dans ton atelier en ton absence, qu’aimerais-tu qu’elle comprenne de toi simplement en regardant autour d’elle ?
Que j’aime expérimenter plein de techniques. Il y a de la broderie qui traîne, des fils, du matériel pour faire des cyanotypes… Dans ce meuble, il y a tout mon matériel de couture et mes pelotes de laine pour le tricot. C’est ça que j’aimerais qu’on voie, cette envie d’essayer plein de choses. Et puis la couleur, bien sûr !
Quelles sont les 3 inspirations que tu aimes partager à Annecy?
Le bord du lac. L’été en fin de journée, j’aime aller m’y baigner, m’installer sur un ponton et lire au bord de l’eau. C’est un moment pour me ressourcer.
L’atelier de céramique Chez EL. J’y vais chaque semaine pour pratiquer et papoter ! Pour mon travail ou parfois je fabrique simplement un objet dont j’ai besoin chez moi.
Les librairies de mon quartier. Ce sont des lieux importants pour moi. J’aime les boiseries, les échelles de la librairie Imaginaire, et je vais souvent chez Joie de livre acheter mes romans.
Sophie Weidler-Bauchez a été photographiée par Marie-Hélène Deméautis dans son atelier à Annecy.
Retrouvez Sophie sur Instagram @sophie_wb2 et son site web www.sophiewb.com